Passe-moi un post-it!

Maman, est-ce que c’est vrai qu’après trois ans tous nos souvenirs s’effacent? Parce que moi, je me souviens de choses bien plus vieilles que 3 ans, mais il y a plein de choses que j’oublie qui sont moins vieilles que ça.

Naomie, 10 ans.

Curieux de savoir ce que je lui ai répondu?

Il était 21h, j’étais au volant et on rentrait à la maison après son entraînement. Sa question est sortie de nulle part, brisant le silence qui s’était installé en chemin, la fatigue aidant. En quelques secondes, mon cerveau s’est emballé 🙂 Disons-le, c’est une belle question pour qui s’intéresse à l’apprentissage! Comment lui expliquer le fonctionnement global de la mémoire de façon intéressante, sans tomber dans des aspects trop techniques ou trop loin de la réalité de ses 10 ans?

Comme tout enfant, ma cocotte me pose parfois des questions un brin métaphysiques auxquelles je prends plaisir à répondre: je considère cela comme une belle opportunité de tenter de vulgariser des concepts abstraits. 🙂 Voici donc la retranscription de cet échange absolument fascinant que j’ai eu avec elle il y a quelques semaines (émaillé d’explications complémentaires pour le lecteur adulte bien sûr!).

Profitant d’un arrêt à une lumière rouge, j’ai rapidement opté pour une métaphore basée sur les post-it afin d’expliquer le processus de mémorisation et l’influence des émotions sur celui-ci.

Le processus de mémorisation: encodage, stockage, rappel

– Donc, tu veux savoir comment fonctionne la mémoire?

– Oui.

– Ok… Alors imagine que dans ta tête se trouvent des murs, et que sur eux il y a plein de post-it. Chacun de ces post-it, c’est un de tes souvenirs.

– C’est comme si j’écrivais un souvenir sur un post-it pour ne pas l’oublier?

– Oui. Le noter c’est la première étape pour ne pas oublier!

Voilà pour ce qui est de l’encodage. On note sur le « post-it » les informations en provenance de nos sens, donc de la mémoire sensorielle. Le bon fonctionnement de cette étape, soit la transition de la mémoire sensorielle au « post-it » dépend de la mémoire de travail et de la mémoire à court terme.

Bien qu’il existe de nombreuses définitions de la mémoire de travail (et qu’elle est parfois amalgamée avec la mémoire à court terme) l’essentiel à retenir (sortez votre post-it!) est que:

  • la mémoire à court terme est un stockage passif d’information pour une très courte période;
  • la mémoire de travail est un stockage actif d’information pour une très courte période, impliquant en surplus la manipulation de ces informations.

Par exemple, la mémoire à court terme peut stocker une suite de nombres qu’un interlocuteur nous dicte (24, 3, 16, 100); la mémoire de travail peut stocker cette même suite et permettre de les énoncer verbalement en ordre croissant (3, 16, 24, 100). La mémoire de travail a donc besoin de la mémoire à court terme mais l’inverse n’est pas vrai. Toutes deux permettent le stockage dans la mémoire à long terme.

– Donc plus je vis longtemps, plus j’ai de souvenirs qui se collent sur les murs. Ça en fait beaucoup!

– Oui! Donc au fur et à mesure que le temps passe, ton cerveau fait du ménage avec les post-it et les classe, comme quand tu ranges tes crayons : les stylos ici, les crayons de bois là… donc il fait le tri de tes souvenirs.

– Ok alors par exemple mon cerveau pourrait classer mes souvenirs d’école ensemble, mes souvenirs de famille ensemble…?

– Oui, c’est pour te permettre de les retrouver plus facilement. Si un ami te dis « Te souviens-tu en cinquième année dans la classe de monsieur Michel il est arrivé telle chose… » tu as plus de chance de le retrouver facilement car tu vas sur le mur « souvenirs d’école ».

– Aaaah c’est bien ça!

Voilà pour l’illustration du stockage et du rappel.

Le stockage est la capacité à ranger et consolider de l’information dans la mémoire à long terme de façon durable.

Le rappel est la capacité à récupérer ces informations dans la mémoire à long terme.

 

– Mais pourquoi il y a des choses qu’on oublie?

– Pour plusieurs raisons en fait. Parfois, tu as empilé tellement de post-it les uns sur les autres que c’est difficile de retrouver celui que tu cherches. Parfois tu sais qu’il est là, quelque part mais tu n’arrives pas à le trouver, peut-être parce que tu l’as collé sur le mauvais mur.

– C’est pour ça que c’est important de bien les ranger alors!

En effet, la qualité du rappel dépend de plusieurs facteurs comme la qualité des stratégies utilisées, la qualité de l’enregistrement initial et d’autres facteurs psychologiques.

Le rappel peut être automatisé: c’est alors la mémoire à court terme qui sert à récupérer des informations sans qu’on en soit conscient; il peut aussi être conscient et c’est alors la mémoire de travail qui sert à récupérer une information.

Par exemple, si vous avez appris le doigté sur le clavier, une fois cette habileté acquise et même perfectionnée sur le plan moteur, vous n’avez plus besoin de consciemment vous demander à chaque fois où est donc le fichu W… C’est d’abord grâce à un encodage et un stockage de qualité, mais aussi grâce à votre mémoire à court terme qui récupère sans même que vous n’en soyez conscients toutes ces informations et vous permet de taper de plus en plus efficacement. Dans l’exemple du souvenir de classe de cinquième évoqué avec ma fille, il s’agit cette fois de la mémoire de travail qui se met à l’oeuvre pour consciemment récupérer ce souvenir dans la mémoire à long terme.

Mémoire et émotions

– Il y a aussi la colle qui est importante sur le post-it des souvenirs.

– Comment ça la colle?

– Bien imagine que la colle du post-it, c’est l’émotion qui est reliée à ton souvenir. Plus l’émotion est forte, que ce soit une grande joie, une grande peine ou une grosse colère, plus le post-it colle au mur.

– Alors si l’émotion n’est pas forte, le post-it va décoller du mur et je vais l’oublier… c’est triste ça…

– Oui mais ce n’est pas automatique… s’il tombe par terre et que tu t’en aperçois rapidement, du pourras le ramasser et essayer de le recoller en y mettant plus d’émotion. Sinon bien il va rester par terre et au fil du temps les autres post-it qui vont tomber par-desssus vont l’ensevelir.

– Ouin… ça va être difficile de le retrouver s’il est enterré d’autres post-it. Si je cherche dans les post-it qui sont par terre je vais peut-être en retrouver que je veux garder et essayer de les recoller?

– Oui, parfois en cherchant un souvenir on tombe sur un autre qu’on avait oublié et on revit l’émotion du souvenir. Ça nous permet de le recoller.

– C’est cool ça.

– Oui ma chérie, c’est cool. Le cerveau est bien fait.

– Vraiment!

Les liens entre la mémoire et les émotions ont été étudiés, notamment sur le plan des amnésies post-trauma. Comme plusieurs études dans le domaine, il y a encore beaucoup à découvrir à ce niveau mais les fragments que nous avons découverts jusqu’à présents sont quand même fort intéressants, notamment sur le plan de l’apprentissage!

Apprentissage, mémorisation et émotions

On peut avoir recours aux émotions dans le design d’activités de développement. Un exemple facile et assez commun est la ludification, très en vogue en formation en ligne mais également utilisé en classe et un des fondamentaux de longue date de l’apprentissage moteur.

Certains praticiens explorent différemment l’aspect émotionnel de l’apprentissage, sans passer par le jeu. Ils mettent plutôt en place des leviers émotionnels dans leurs activités de développement, tablant ainsi sur l’interaction continue du processus cognitif et émotif plutôt que sur un seul. Comme on sait que ces deux processus utilisent des mécanismes différents pour encoder, stocker et rappeler une même information dans la mémoire à long terme, le postulat d’une telle « approche mixte » étant que cela permettrait un « meilleur » stockage et d’avoir davantage de circuits neuronaux pour rappeler ultérieurement l’information apprise.

La prudence est tout de même de mise, considérant qu’il s’agit d’une hypothèse. En effet, certaines études ont mis en lumière que la nature de l’émotion associée à une information pouvait avoir un impact sur la qualité de la mémorisation. Une émotion de type positive induirait une perception plus globale du souvenir mais moins précise sur le plan des détails. A contrario, une émotion de type négative induirait une perception plus précise de certains détails du souvenir au détriment de la vision d’ensemble. Affirmer que les émotions permettent un « meilleur stockage » doit donc être nuancé et pris en compte dans l’usage de celles-ci dans les stratégies d’apprentissage.

À titre d’exemple, prenons une situation où un apprenant doit réaliser différentes étapes pour accomplir une tâche, certaines étant cruciales pour passer à l’étape suivante. Organisé sous forme de parcours avec des jalons, l’activité d’apprentissage permet de franchir progressivement les étapes et d’apprendre celles qui, si elles sont mal exécutées, le renverront à la case départ lorsqu’il devra réaliser cette tâche dans son travail. Être renvoyé au début d’une étape mal réalisée va générer des émotions négatives (dans un juste niveau d’intensité entendons-nous!). Elles permettront à l’apprenant de mettre en lumière des détails essentiels pour réussir à son prochain essai. Si c’est bien monté, que le parcours a un juste niveau de difficulté et d’engagement émotionnel,l’apprenant vivra une émotion positive de satisfaction en terminant son parcours. Cette émotion positive ne doit pas faire oublier cette fameuse étape clef qui lui aura donné du fil à retordre précédemment. On combine ainsi l’émotion positive sur l’expérience globale aux émotions négatives sur des détails spécifiques pour un meilleur apprentissage.

Conclusion

À mon sens, il demeure judicieux d’utiliser les émotions dans les stratégies d’apprentissage si c’est fait à dessein et que c’est à l’avantage des apprenants. C’est pour moi un registre dans lequel on peut jouer si on prend garde de ne pas s’y égarer sur le plan moral et en étant en mesure de le défendre sur le plan éthique.

Et vous, de quelles façons utilisez-vous les émotions dans vos stratégies de développement?

Références:

www.aqnp.ca

www.lecerveau.mcgill.ca

Baddeley, A. D. : Working memory, Oxford University Press, 1986

Chevalier, N et al.: Le trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité: soigner, éduquer, surtout valoriser. Les Presses de l’Université du Québec, 2009.

Sauvayre, R. Mémoires, oubli et émotions : La question de la fiabilité des témoignages dans les enquêtes de sciences sociales . Revue des Sciences sociales, Presses universitaires de Strasbourg, 2010, La construction de l’oubli, pp.110-118.

One thought on “Passe-moi un post-it!

  1. Bonjour,

    Je n’ai pas d’enfant mais je me suis vraiment amusée à lire ton post. Même pour moi, j’ai pu remettre de l’ordre dans ce qu’on sait, qu’on pense savoir et ce qu’on a appris. Par moments, on a tendance à employer des termes de plus en plus compliqués et techniques alors qu’on peut faire tellement plus simple. Je pense que c’est la société qui fait cela. Je m’égare ^^

    Article très intéressant à lire :3

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s