La capacité d’attention à l’ère du numérique

En 2011, l’essayiste américain Nicolas Carr a posé une question semblable à celle qui, des années plus tôt, faisait suite à l’arrivée massive du téléviseur dans les foyers. Au XXIe siècle, la préoccupation de fond est la même mais le coupable a changé… d’écran: Internet rend-t-il bête?

Ce que la neuroscience nous dit…

Les recherches en neurosciences ont démontré la plasticité de notre cerveau, soit sa capacité d’adaptation à l’usage intensif (abusif?) que nous faisons de ces nouvelles technologies. Ces dernières auraient modifié le fonctionnement de notre mémoire et de notre attention; par ricochet, nos rapports à l’apprentissage et nos modèles mentaux s’en voient également modifiés. Selon Carr, les digital natives seraient donc des mutants dont l’intelligence a été modifiée (on se croirait dans un film de Marvel!).

Les gestionnaires et spécialistes de l’apprentissage ne peuvent se permettre d’ignorer le phénomène. Quel est donc l’impact de l’avènement du multimédia dans notre vie de tous les jours sur notre capacité à nous concentrer sur de longues périodes ? Comment en tenir compte dans notre façon de concevoir l’apprentissage au travail?

L’attention

Qu’est-ce que l’attention? Pour ma part, j’aime bien la définition qu’en a fait William James, pionnier de la psychologie et fondateur de l’American Society for Psychical Research:

L’attention est la prise de possession par l’esprit, sous une forme claire et vive, d’un objet ou d’une suite de pensées parmi plusieurs qui semblent possibles […] Elle implique le retrait de certains objets afin de traiter plus efficacement les autres. William James (1890)

Un nombre croissant de preuves scientifiques suggèrent qu’Internet, avec ses distractions et interruptions constantes, nous transforme en penseurs superficiels et à l’attention éparpillée. Pensons simplement aux envahissants pop-ups publicitaires, aux animations en marge des textes que nous tentons de lire et à l’impact qu’ils ont sur notre compréhension profonde de ce que nous sommes en train de lire à un moment précis.

Carr, dans le cadre de ses recherches, met en lumière des conclusions troublantes quant aux impacts de l’Internet et du multimédia d’aujourd’hui. Au centre de tout: la division constante de l’attention. La recherche démontre que les gens qui regardent des présentations multimédias comportant plusieurs stimuli se souviennent moins des contenus qui y étaient abordés que ceux qui ont reçu la même information mais de manière plus calme et concentrée (par exemple par la lecture d’un imprimé). À ce sujet, le documentaire Digital Detox: Comment j’ai vécu 90 jours sans Internet de Pierre-Olivier Labbé est particulièrement intéressant.

Inattention et apprentissage

Éric Kandel, psychiatre, chercheur en neurosciences et récipiendaire d’un prix Nobel, souligne que c’est uniquement lorsque nous portons une attention soutenue à une nouvelle information que nous sommes en mesure d’associer celle-ci à notre bagage de connaissances et d’expériences pré-existantes. Bref, l’attention soutenue est la clef de voute des apprentissages significatifs, et ceux-ci sont essentiels à la construction de la pensée complexe et critique.

Il semble donc se produire un mouvement sur la balance de l’attention. Si la capacité à lire rapidement, à chercher des mots clefs et faire des liens rapides entre différents éléments nous servait autrefois principalement à déterminer si un texte méritait une attention plus exhaustive, elle semble aujourd’hui prendre le pas sur notre capacité à justement réfléchir profondément et attentivement. L’impact sur notre capacité à apprendre est inéluctable.

Chercher l’équilibre

À savoir comment gérer cette nouvelle réalité en tant que spécialistes du développement des compétences, le casse-tête pour moi demeure irrésolu à ce jour. L’explosion du serious gaming et micro-learning m’apparaissent être des stratégies cherchant à capitaliser sur ce nouveau mode de pensée-minute. En parallèle, je constate aussi un mouvement de fond, notamment en matière de formation des gestionnaires, cherchant à développer notre capacité d’attention profonde; je pense entre autres aux programmes misant sur le mindfulness (présence attentive), ou encore ceux basés sur la pensée-réflexive ou les stratégies de co-développement. Je demeure convaincue que la solution demeure quelque part au centre, dans notre capacité à trouver l’équilibre entre ces extrêmes.

Et vous?

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James, W. The Principles of Psychology, Vol. 1. New York, Henry Holt & cie, 1890.

Carr, N. Internet rend-t-il bête? Robert Laffont, 2011.

Labbé, P-O. Digital Detox: Comment j’ai vécu 90 jours sans Internet, Canal +.

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